28 novembre 2006

Une triste fête

Ce lundi 27 novembre 2006 restera marqué dans la mémoire des Kinois comme un jour de triste fête et de deuil. Un fol espoir était né dans les coeurs des gens depuis vendredi 24 novembre. Kinshasa a jubilé sur fond d'un malentendu. En effet dans le procès historique qui oppose l'Union pour la Nation à la CEI, la CSJ venait d'annoncer la plainte recevable. C'était une victoire inattendue peut-être, au regard de tout le tralala que nous sommes entrain de subir. Au premier tour du scrutin présidentiel, beaucoup de plaintes fondées ont purement et simplement été rejetées pour des raisons de forme; et puisque le temps n'a pas permis aux plaignants de reformuler quoi que ce soit, un second tour a été décidé. Il opposait un général-major de son état à un militaire rebelle. En dehors de toute logique.
La CEI a brillé par son apport au premier dont aucune justification n'était présentée contre les divers chefs d'accusation. Les jeux étaient faits et rien ne servait de s'attarder à ces détails futiles. Le candidat lui-même l'avait dit : le chien aboie … Ces chiens que nous sommes et n'avons jamais cessé d'être à ses yeux. Il se fout de tout ce que vous voulez ourdir. L'essentiel est ce que lui pense et fait. N'allez pas l'importuner avec vos arguties. Il n'en a cure.
Et hier lundi, la boucle était bouclée : le verdict est tombé. Un verdict connu dès le départ mais qui a endeuillé Kinshasa. Au propre comme au figuré, les gens ont versé des larmes et crié à l'injustice. Chacun de ceux qui ont encore un peu de dignité de soi s'est senti blessé dans son amour propre. Etre dirigé par une telle race de justiciers, qui ne se gênent même pas de rompre avec les traditions judiciaires qui demandent que des enquêtes approfondies soient menées avant de se prononcer. Pourquoi les USA ont-ils pris tout leur temps avant de trancher dans l'élection de Bush alors qu'ils disposent d'un équipement tant matériel qu'humain des plus performants ? Peut-être que l'intuition de la race nègre l'emporte sur la raison de la race blanche - comme le clamait si haut un de nos grands hérauts, Sédar Senghor, d'heureuse mémoire, pour ne pas le citer.
Tous comptes faits, même si l'on prétend que chaque peuple a les dirigeants qu'il mérite, je ne me sens nullement dirigé par cette clique d'assassins. Je sais que la Communauté Internationale a ses fonds à récupérer et pour mieux le faire, il fallait maintenir un quignol en poste. Et comme elle dispose de moyens de dissuasion, elle nous a largués des tueurs par milliers, qui sillonnent nos quartiers, dans leurs chars blindés, afin de mieux nous subjuguer.
Les divisions du peuple ont déjà été perceptibles hier soir. Dans mon quartier une dame (boyomaise) mariée à un capitaine du service de renseignement militaire (katangais) et mère de deux soldats a éclaté en joie : "bokanisaki baswahili bakokima, bis'oyo tolongi bino" (Ndlr : "vous pensiez que les Swahili fuiront ce quartier, voilà que nous l'avons emporté"). Elle s'adressait à ses voisines mongo et bakongo avec qui elle avait eu maille. Elle a ouvert la fête et appelé ses enfants au téléphone pour qu'ils viennent fêter. Malgré l'absence du courant électrique dans le quartier, ils avaient pris la précaution d'alimenter leur groupe électrogène pour faire du tapage et danser jusqu'à l'aube. Malgré l'indifférence généralisée du quartier, la comère a continué à crier et déranger, invitant tout passant à venir boire à la victoire du "serviteur de dieu" - je refuse d'écrire Dieu en majuscule puisque celui que je prie n'élève pas les assassins et criminels à la dignité royale mais plutôt les humbles comme la Vierge Marie. Et ce matin, la brave arbore le tricot à l'effigie de son président.
En passant par Ngaba, le fief du Palu, des groupuscules de délinquants et fainéants s'étaient assemblés à leurs sièges habituels pour haranguer la foule et clamer leur victoire. Et les passants de se tenir sur la joue en disant, Dieu seul sait combien de temps encore il nous faudra pour expier ces péchés !
Maintenant que tout est fini, tout va recommencer pour un nouveau cycle de règlement de comptes. Plusieurs d'entre nous périront dans des exécutions sommaires maquillés en hold-up; d'autres seront jetés dans le fleuve comme ce pauvre taximan qui a eu la vie sauve grâce aux relations de son patron avec les hauts lieux militaires.
C'est le règne de l'insécurité qui va renaître pour réduire au silence tous ceux qui en savent long ou qui réfléchissent à longueur de journées sur les possibilités de s'en sortir autrement.
L'éternelle question, l'éternelle angoisse reviennent sur mes lèvres : que faire ? Avec quels moyens et quels partenaires ?
Tous, fouillons, bêchons, creusons, ne laissons aucune piste de la réflexion inexploitée, jusqu'à ce qu'un nouveau projet de société vienne à mettre fin à cette imposture et restaure la méritocratie et le bonheur pour tous.
Alphonse-Marie

Posté par Almabit à 09:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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