10 mai 2006

Les épreuves de la honte

Fête nationale de l’enseignement

La journée nationale de l’enseignement a vécu. A la différence des autres années, le 30 avril 2006 a vu le personnel de ce secteur arborer une tenue spéciale avec des écrits évocateurs du pouvoir organisateur, le Ministère de l’Enseignement primaire, secondaire et professionnel. C’est la mode actuelle en R.D. Congo : le port d’un pagne uniforme à n’importe quelle occasion s’impose tout doucement. Le deuil, la collation des grades académiques, les anniversaires, le mariage, le retour au pays d’un leader charismatique (religieux ou politique). Pourquoi n’en serait-il pas le cas pour l’enseignement ? Les écoles catholiques de Kinshasa ont ouvert la voie voici déjà quelque temps.

Par delà cette imposition d’uniforme, l’enseignant s’est-il senti quelque part honoré dans son métier ? Le pouvoir organisateur existe-t-il réellement ? Ne joue-t-on pas là au comédien tout simplement pour flouer les curieux et se maintenir en poste ? De qui se moque-t-on avec toutes ces mascarades ? Ce questionnement ne constitue pas une esquisse d’un plan de dissertation. Inutile d’attendre de nous une réponse. Chacun pourrait s’en servir et l’enrichir à loisir pour autant qu’il est éducateur ou parent, ou tout simplement pour autant qu’il se préoccupe de l’avenir de notre société. Etranger, compatriote de la diaspora ou de l’intérieur. Les réponses dépendront des intérêts du moment de tout un chacun.

Pour notre part, hormis le souci permanent pour l’éducation de la jeunesse qui nous habite, le rôle d’éducateur nous est dévolu aussi bien par notre profession que par notre rang social en tant que parent. Les événements de ces derniers jours dans le secteur de l’éducation ont remué les eaux, tout est remonté à la surface, provoquant une sorte de nausée devant la putréfaction généralisée du secteur éducatif. Du coup, les scènes vécues lors du jury oral de français nous sont revenues à la mémoire. Ces faits que nous aurions voulu oublier refont surface avec une ampleur telle qu’il nous faille les partager avec quiconque réfléchit sur l’avenir de la jeunesse en RD Congo. Tenez ces faits relatés pour vrais car ils le sont.

Une école privée présente, pour deux sections d’études (commerciale et chimie-biologie) environ 400 élèves. Certains viennent sans macarons (considérée pourtant comme seule preuve qu’ils sont en règle avec l’inspection et donc peuvent être interrogés). Le promoteur et l’inspecteur s’arrangent pour les faire examiner quitte à régulariser la situation après. Quelle est la dimension des salles de classe de ladite école pour contenir pareil effectif ? Combien de classes montantes organise-t-on dans cette école pour aboutir à des classes parallèles de cette taille ? Ces questions n’ont trouvé aucune réponse valable. Lors de l’appel nominal, les candidats ne se connaissent pas.

Un élève examiné ne sait pas qui le suit, dans l’ordre alphabétique de sa classe, ni de quel sexe il est. Plusieurs ignorent même le présumé professeur de français de leur école qui figure parmi les examinateurs. Celui-ci n’est pas mieux renseigné sur l’identité de ses « élèves » dont il découvre un bon nombre séance tenante. Et comble de ridicule, certains élèves ne peuvent même pas situer géographiquement leur école (rue et quartier). Qu’il s’agisse de l’épreuve orale de français ou de la pratique professionnelle, l’épreuve met face à face chaque candidat avec les examinateurs (au nombre de trois).

Aucune tricherie n’est possible. C’est l’heure de vérité. Est-on capable ou pas, en cette fin de cycle, de s’exprimer en français, lire un extrait d’un texte, l’expliquer en répondant à quelques questions de fond et de forme (grammaire, style, vocabulaire) ; faire preuve de culture générale et de la connaissance pratique de sa spécialité (enseignement, latin, dactylographie, coupe et couture, etc.). Qui a dit qu’on ne triche pas à ces jurys ? On contourne la question en plaçant les correcteurs dans une position délicate. Les présidents de jury vous enjoignent de bien vous garder de troubler la paix sociale avec un excès de sévérité : « ne faites pas échouer ces enfants. Ce n’est pas leur faute s’ils n’ont pas le bon niveau. Ils n’ont jamais eu l’occasion d’être bien formés… Ce sont vos jeunes frères, veuillez les comprendre… Ne donnez pas de côte d’exclusion, autrement, nous aurons des problèmes avec nos chefs. Pas de zéros dans les rubriques… ».

Et effectivement la fiche porte tellement de rubriques qu’à force d’éviter des zéros, des candidats, pour s’être présentés devant le jury, récoltent déjà près de 35 % de bonnes notes. Il leur reste d’être bien vêtus et de balbutier quelques éléments de réponse, fût-ce dans un parler approximatif pour arracher la victoire : 50 %. Et ouf, le tour est joué… il ira s’écrouler ailleurs ! Plusieurs candidats se révèlent tellement nuls que les 35 % gratuits pèsent sur la conscience.

Prenons le cas du français oral. Après une préparation silencieuse de près d’un quart d’heure, le candidat revient avec son bout de texte en mains. Il gagne deux points pour avoir vêtu son uniforme. Il doit passer à la lecture expressive avant de répondre aux questions de compréhension, de forme et de culture. Plus aucun son ne sort de son gosier qui tenait en haleine toute la foule en attente avec les blagues du dernier épisode de « théâtre de chez nous ».

Il n’est pas frappé de mutisme comme Zacharie à l’annonce de l’Ange, il n’a pas perdu la voix, il n’est pas pris de panique. Non : il ne sait pas lire, susure-t-il ! Il s’arrête net devant le premier mot qu’il répète des dizaines de fois avant de secouer la tête en signe d’épuisement. « Je ne peux pas lire, je ne sais pas lire ! », c’est la seule phrase qu’il prononcera devant le jury. Affreuse révélation ! Au terme de douze ou treize ans de scolarité, parsemés de dédoublement et de vagabondage à travers diverses institutions, le récipiendaire accoste en sixième année des humanités, ce triste port, criblé de tares et trop âgé pour cette classe. Il lutte pour un titre scolaire, une formalité obligatoire qui lui ouvre les portes des études supérieures pour une qualification sans base ! Il lui faut ce timbre, sans plus ! L’université où il pourra enfin arracher les camions pour gagner son campus sans payer, et se livrer à des actes de barbarie qui n’ont d’égal que son manque de souci pour l’excellence.

Rien d’étonnant que d’entendre alors des réponses aussi inattendues que celles-ci : le mot « le » n’a qu’une seule nature : article défini. Que savez-vous de Senghor ? C’est un président français. Citez un écrivain congolais que vous connaissez et son oeuvre ? Il n’existe pas d’écrivain au Congo… Le répertoire est long. En coupe et couture, que des maîtresses n’ont eu à couper pour leurs élèves les travaux que ces derniers n’étaient même pas capables de rassembler pour la confection ! Impossible d’avoir deux culottes semblables avec un même patron. N’ayant jamais cousu, certaines finalistes se sont comportées comme des néophytes devant leurs machines. A elles également, seul le diplôme importe.

C’est ainsi que certains travaux pratiques ont été réalisés dans des ateliers que le chef du centre n’a ni visités ni contrôlés. On ne sait donc pas qui a réalisé telle ou telle œuvre présentée par certains finalistes. Quel est le degré de connaissances d’une finaliste qui, patron en main, n’arrive pas à reproduire une culotte correcte ? A qui incombe la faute de cette piteuse situation ? Combien faudrait-il payer pour acquérir son diplôme ? On a déjà eu la réponse auprès du recruteur de promoteur ou chef d’établissement. On a préparé sa poche en conséquence, et pas suffisamment sa tête. Certains préfèrent ne même pas se présenter devant le jury : les dés sont jetés, l’argent et le trafic d’influence parleront à leur lieu et place.

Pour apaiser nos inquiétudes, on nous avouera que bon nombre d’écoles organisent une triple vacation. Les élèves réguliers viennent le matin et l’après-midi. Les autres sont des fonctionnaires qui ont pris l’inscription au cours du soir, juste pour obtenir leur titre scolaire. Rien d’étonnant que l’âge moyen de ces finalistes frise les vingt-trois ans car l’école ramasse les doubleurs et autres chasseurs de diplômes qui payent bien et disparaissent dans la nature attendant le miracle à la proclamation.

S’il nous était possible de proposer une petite solution à cette situation, nous commencerions bien loin en amont. Les études au primaire étant négligées par les pouvoirs publics, les résultats récoltés au secondaire n’en sont qu’une conséquence logique. La considération générale de l’enseignant apporte le goût ou le dégoût pour sa profession auprès des enfants qu’il encadre. Le contrôle des présences devrait également déterminer le passage de classes ; car un enfant qui rate des leçons d’écriture de chiffres et de lettres risque de terminer ses études sans une belle calligraphie. Le lieu est mal indiqué pour entamer la chasse aux sorcières : la reprise doit partir de quelque part.

Les implications d’un tel désarroi remettent en cause toute la problématique des frais de motivation et le rôle des parents dans l’éducation de leurs enfants, des objectifs de l’inspection à l’école, des réformes scolaires et autres remaniements dans les institutions à tous les niveaux. Le monstre à multiples têtes ne livre pas facilement ses secrets au premier venu. Il faut savoir choisir la bonne tête à couper. Et pourquoi pas supprimer ces examens qui ne servent à rien au profit d’une homologation ?

Alphonse-Marie Bitulu

Posté par Almabit à 14:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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